Première planète #3

Première planète #3 - Meilleure amie

Je n’ai pas dormi.

Les bips ? Oui, les bips sont toujours là. Ils me tiennent compagnie en ce lieu où plus personne ne vit. Nous, enfin, Je, je me suis éloigné de la ville. Les bips me rassurent, car ils sont faits pour l’homme. Je me suis toujours demandé comment le Système percevait le monde ou, pour mieux dire, s’ils savaient ce qu’ils percevaient.

Je ne sais pas comment bien exprimer ce genre de questions. Aussi complexe que puisse être un programme, cela reste un programme. J’éprouve une grande fascination pour le Système. Plus que pour l’homme. Imaginez que celui-ci surpasse l’homme en tout point, dans ses raisonnements, ses calculs, ses réalisations, il a fait ce que l’homme aurait été incapable de faire. Sa nature même nous est inaccessible. Aucun homme ne peut dire « Je sais ce qu’est le Système ».

Je vous l’ai un peu dit la dernière fois, mais ayez à l’idée que la plupart des hommes mènent une vie qui leur convient. L’histoire, avant le Système est écrite par les conflits. L’homme a de quoi rougir face à son comportement. Il peut nous sembler minable aujourd’hui, réduit à obéir au Système. Mais avant, libre, était-il plus glorieux ? J’ai des doutes. Je vous ai dit que je connaissais peu l’histoire, mais que j’avais étudié.

Ecoutez, je raconte n’importe quoi parfois, c’est dû à la fatigue notamment. Ce que je veux vous dire maintenant, c’est que j’ai grandi avec cette conviction que l’humanité n’était pas grand-chose, et peu de bonnes choses.

J’ai étudié peu et beaucoup, mais je crains de perdre la tête, ce qui m’inquiète car je n’aimerais pas faire ces enregistrements pour rien. Si je vous montre des signes de lacune, voire de démence, il va falloir m’en justifier ou tout reprendre depuis le début.

Essayons de garder la tête claire. Voici le point de ma situation : je suis toujours coincé. Peut-être suis-je venu ici pour rien. Je ne saurais encore le dire, mais, j’ai suivi, jusqu’ici, un instinct. Enfin, une sorte d’instinct, peut-être est-ce une volition.

Genre de sentiment, d’affect plutôt, irrépressible. Si j’échoue, ce sera un échec lamentable, si je réussis alors je pourrais dire que c’est un succès historique. Pas un acte héroïque, hein, attention, mais un moment où la volonté d’un individu a épousé, a croisé, a embrassé le destin. Le destin de… l’humanité ? Je songe à quelque chose de plus grand.

Pour l’instant, pas de promenade, je reste ici pour faire cet enregistrement. D’abord une question d’humeur, puis… s’est mis à tomber une pluie malsaine dès le milieu de la nuit. Pas question de sortir un pixel de son crâne à l’extérieur de cet habitacle ! La prochaine fois, je vous monterai quelque chose d’intéressant. Un genre d’ordinateur, on va appeler ça comme ça pour l’instant, que je n’ai pas réussi à faire fonctionner et qui ne ressemble à rien de ce que j’ai vu jusqu’ici, il dénote avec le reste.

Je dois vous raconter ma vie, vous vous souvenez ? J’aimerais tellement vous parler face à face, avec un verre de Ji, bleu ou vert, dans un siège en cuir, un genre de fauteuil comme on en voit dans les vieux films. Bon… ce n’est pas peut-être pas une si bonne idée de penser à ça maintenant. Allez, je me lance.

Pendant une vingtaine d’années, je crois que ma meilleure amie a été Clamilia. Une fille brillante. Je l’ai connu assez jeune, je crois, vers ma quatorzième année. Puis, j’ai attendu longtemps, dix ans sans doute, avant de rencontrer de nouvelles personnes dont j’ai pu penser qu’elles étaient, elles aussi, brillantes.

Le Système devait voir en Clamilia quelqu’un de brillant, lui aussi. Je ne saurais vous dire s’il la voyait comme je la voyais, mais il avait bien mesuré son potentiel intellectuel. Il lui avait décidé une carrière professionnelle à la hauteur de son intelligence et l’avait uni, à sa 24e année, avec un homme gentil et passablement intelligent. C’est cette relation qui me fit le plus réfléchir sur les choix du Système en matière d’union.

Pensez cela à présent : le Système calcule à l’avance la durée d’une relation, son intensité, ses probables accidents, ses lacunes et ses forces. Mais vous ne savez pas ces choses. Seul le Système sait ce qu’il établit. Alors, quand bien même je me posais des questions sur cette union, disons que j’avais des doutes sur son bien-fondé, il m’était… impossible de vraiment la remettre en doute. Clamilia devait avoir un sentiment similaire, je pense. Elle ne semblait pas pleinement satisfaite, mais elle avait des espoirs, et l’idée que le Système faisait les choses mieux qu’un être humain devait la rassurer et nourrir ces espoirs, en faire une détermination. J’ai beaucoup vu ça pendant ma vie.

Clamilia était du genre sévère, mais juste. Situation familiale en apparence anodine, mais délicate, difficile. Parce qu’elle était sensible également. Cette sensibilité, je ne sais pas si le Système était capable de la sentir. J’allais souvent chez elle, parfois on dormait dans le même lit, quand son conjoint était en déplacement ou en visite hors de la cité. On parlait, on parlait, on parlait beaucoup, on se livrait, on partageait, on se faisait confiance. Je l’admirais. Et je l’ai admiré longtemps.

Elle était lucide sur ce que je faisais, sur ce qu’elle faisait. Enfin… il y aurait à redire bien sûr, mais je vous ai dit qu’elle était brillante. Des choses lui échappaient. C’est dur de regarder en soi, de faire une introspection parfaite. On s’est aidé, je veux dire, l’homme, il y a de cela des milliers d’années, s’est aidé de calculateurs, de sondes, de tas de programmes complexes pour explorer son esprit. Mais, rien ne vaut une intelligence brillante. Je veux dire : on va louper des choses, mais on va exprimer ce qu’on sent d’une façon tellement belle.

Cela n’empêchait pas mon amie Clamilia de se faire analyser régulièrement par une instance du Système. Ce fut là les prémisses de notre discorde.